Solitude

15/11/2017

Je descend les marches qui grincent sous mon pas lourd et maladroit de femme enceinte, je tends l'oreille... ils sont dans le jardin.
La maison est calme, enfin.
3 jours de chouinements, de mauvaise humeur, d'agressivité, de râleries, de pleurs. J'ai la tête qui bourdonne. Dans la bouche le gout acide de la bile que j'ai vomie tout à l'heure, les larmes aux yeux, l'oesophage brulé par le liquide corrosif que mon corps produit en bien trop grande quantité en cette fin de grossesse.
Je déglutie. Ce gout infect qui me gâche depuis bientôt 9 mois.
J'esquisse un pas, je grimace, putain que j'ai mal partout.
Je balaye du regard la pièce de vie; à gauche sur le plan de travail de la cuisine; le contenu du placard à épicerie que j'ai nettoyé et désinfecté pour la Xème fois après le passage des souris qui ne viennent d'on ne sait où... il faut à présent que je range.
En face une pile de linge enfin sec, à plier. Ca aussi il faudra le ranger.
A ma droite le salon... pardon, Youpla Kid après un gouter d'anniversaire. Sauf que la il n'y a qu'un enfant, et pas de gouter d'anniversaire.

A ranger.

Tout ce bordel... comme est ce possible?
Bon.
Je m'attaque à la vaisselle, j'ai les yeux qui piquent, je tire sur mon dos, mon ventre et sa locataire ne me facilitent pas la tâche. Je pense à ces derniers 9 mois... je ne rêve que d'une paire de bras forts et doux pour me serrer contre eux.

Je voudrais pouvoir m'abandonner, en sécurité.
Ils sont plus loin, dans le jardin, avec notre fils que j'entend rire aux éclats, ils ne m'étreignent plus beaucoup, ces bras là...
Je passe un coup d'éponge sur l'îlot, jette un papier, range une bougie qui traîne là, sans doute sortie du tiroir par mon Bouture explorateur...
Je soupire, je me sens mal, vide et oppressée.
Je plie un T-shirt, je pense « il faudra qu'il prépare ses affaires ce soir pour son chantier de demain ».

Pantalon, Tunique à 9euros de chez Liddle, une des rares frusque que je me serais permise pour cette grossesse ci, on rogne à droite pour dépenser à gauche, short à plumes, poche à racommoder.

Une remontée acide m'oblige à m'arrêter un court instant, je respire à fond, j'ouvre mon diaphragme pout tenter d'en limiter l'ascension. Chierie, ça me brûle comme du feu, ça me tire dans les joues.
La pile pliée je monte à pas mesurés, je mobilise mon périnée...et je fais un bisou en pensée à ma Haricot's qui s'agite de concert...
Marches qui grincent...
J'aurais besoin qu'il cesse de râler, de décharger toute sa colère et toute sa peine une fois rentré à la maison.

J'aurais besoin qu'il me regarde, qu'il me voit, qu'il m'écoute, qu'il m'accorde son attention.
Hier soir j'ai tenté encore une fois de lui parler de l'accouchement... il a levé les yeux de sa tablette le temps d'acquiescer, de m'adresser un sourire un peu éteint, un peu distant, puis il s'est replongé dans son jeu...
Je me sens si seule.

Je suis si seule.
J'avance avec précaution dans le salon, au milieu du champ de bataille, j'évalue l'ampleur de la tâche, je décide de commencer par l'estrade, j'y verrais plus clair ensuite.
Et puis ça me submerge. D'un coup, coup de massue dans le fond du bide.

Je me laisse tomber sur la table basse encombrée, emmiéttée et sale...
Les larmes se mettent à couler inondant mes joues, constellant ma tunique rose de petits pois plus foncés. Je pleure d'abord en silence, comme d'habitude, une main sur le front, l'autre sur mon ventre, les épaules affaissées sous la charge de tout ce que je porte.
Ronde jusqu'aux yeux, malheureuse jusqu'au bout du coeur.
On ne mesure jamais aussi bien le poids de sa solitude que lorsque que le désespoir nous envahit, implacable, sans complaisance, droit dans les tripes.
Je voudrais pouvoir me laisser aller contre la chaleur de son torse, l'entendre me dire que tout va bien, que je peux me reposer, qu'il est là.

Mais il est loin de moi, si loin de moi. Dans son chagrin à lui, dans son deuil, ses soucis, ses vieux démons...
Je voudrais sentir sa main sur mes cheveux, son souffle dans mon cou. Je fermerais les yeux, apaisée, enlacée par son amour et sa force.

Je voudrais que mes gestes de douceur pour lui rencontrent autre chose qu'un dos tendu, qu'une âme fermée.

C'est comme s'il ne savait plus m'aimer.
Je voudrais ne pas avoir avoir à me contenter de quelques embrassades fugaces, d'une poignée de secondes de brève tendresse volatiles et vite dispersées dans le bouillon amère du quotidien.
Je n'ai plus de mots pour dire ma fatigue, ma lassitude, ma solitude.
Au silencieux chagrin succèdent les sanglots bruyants et qui agitent mon corps fatigué, je me balance doucement, douloureusement.

J'ai tant besoin d'être aimée mieux que je ne le suis en ce moment.

J'ai mal et je pleure, les pieds au milieux des figurines playmobil et des craies pour tableau noir.
Mon nez coule, je renifle.

Je tâtonne dans une poche à la recherche d'un mouchoir, petit à petit je me calme, le silence immobile autour de moi.
Je considère le mur de pierre face à moi.

Je sèche mes yeux après un dernier hoquet de tristesse.
Nous restons un moment sans bouger, mes peines, ma Haricot's, mes vains espoirs et moi, assis sur cette table basse que j'ai retapée l'été dernier...
Combien de moments complices et amoureux depuis cette table? Je chasse cette pensée morose d'un geste las. A quoi ça sert de ressasser.
Puis dans un pénible effort je me lève, je tire sur ma tunique rose, je range mon mouchoir humide dans la poche de ma veste, je frotte mon pied sur le tapis coloré pour déloger une miette à l'arrête un peu vive.
Quelques pas flottants dans la brume de la fatigue si particulière qui nous inonde le crâne après qu'on ai pleuré.

Je m'agenouille et tire à moi un tiroir en plastique vidé de son contenu.

Et je commence à ranger.


Sam'.