Equilibriste

25/03/2018

Elle se cramponne à mon bras de toutes ses forces pour se hisser dans un gazouillis victorieux, un sourire ravi lui fendant la bobine. Et je me retiens de secouer ce bras pour qu'elle me lâche. Ca me colle un méchant coup de stress et mon coeur s'emballe. La paix, je veux avoir la paix.
Ma poitrine se serre, c'est un tour de plus à l'étau qui serre mes tripes en un petit paquet compact et dur, strié de colère et d'épuisement.
Putain c'est trop dur là. C'est trop dur d'être cette mère là, dans ce monde là.

Y'a personne jamais, tu patines, valseuse suicidaire en équilibre au dessus du vide, en après ski sur un filin de soie. T'as pas le droit de te planter, parceque si tu chutes y'aura personne pour jouer les filets de sécurité.
Sur ton dos y'a deux mômes, des montagnes de galères qui s'empilent, des nuits trop courtes et trop hachées.
Un paquet de frustration épais comme le compte en banque des 5% dans chaque poche. Et t'es là comme une brave conne, avec tes idéaux, tes convictions, tes contradictions qui s'entrechoquent. Dans le vide tout autour ça fait comme un échos sinistre. Tu voudrais bien fermer les yeux, juste un court instant, histoire de faire le tri dans ce bordel, de remettre un peu d'ordre dans les priorités, de t'écouter penser, respirer, vivre.
C'est pas possible. T'as pas ce luxe là.
Un pas après l'autre et sans faillir; parceque déjà que dans cette danse étrange tes gosses ils sont pas à l'abris du blizzard qui vient vous secouer la couenne à tous. Ni de tes accès de rage dans ta lutte infernale, alors tu veux pas en ajouter. Trop consciente du tord que tu leur causes dans ton immense humanité faillible.

La culpabilité ça pèse le poids du plomb, compte double au dessus d'un précipice.

Les jours succèdent aux nuits sous un rideau gris de pluie froide et glacée. T'as pas de parapluie et le peu de chaleur qu'il te reste c'est à eux que tu la donnes. T'as pas envie d'entendre que c'est ton choix, que ailleurs ça se passe pas comme ça. Ailleurs c'est moche et ça te convient pas. Marche ou crève, et ben marche d'abord et crève après.
Et ça continue de s'empiler, là haut, par dessus ta tête pleine à craquer de « foutez moi la paix » et sur tes épaules dont les clavicules vont se briser.
Tu peux chialer remarques, ça change des marracasses de tes emmerdes et question musicalité ça sonne différent, ça passe le temps.

Puis quand t'as fini, que t'aspires qu'à une chose c'est te vautrer sous un édredon de plume pour pioncer 120 ans ben tu te mouches avec le pouce, tu remontes tes chaussettes et puis ton courage et toi vous continuez à avancer.

Il te reste quoi à part ton bon vieux courage, dis moi? T'as d'autres alternatives peut être que de noircir des écrans entier de ta détresse de mère, que de cocher les jours sur ton calendrier en serrant les dents?
Fais gaffe à pas trop regarder derrière toi, ou alors compte en années parcequ'au jeu du décompte des jours écoulés à valser comme une funambule tu vas vite chopper le vertige. Pas tomber on a dit.

Tu vas continuer à attraper au vol un sourire, une bonne marrade en famille, un « ze t'aime aussi », une moue croquinolesque pour tenir le coup.
Carresser leurs cheveux emmêlés, passer ton doigt amoureux sur le bourrelet d'un cuisse, te perdre dans un profil endormi à ton sein.
Tu vas coller ton nez le plus près possible de leurs coeurs pour en inspirer très fort l'odeur, t'étourdir aux sons de leurs rires pour oublier qu'il fait froid, que t'es seule et le filin devant toi se perd dans le brouillard.