J'étais pas prête.

26/10/2018

« Pas de bap pour moi maman, n'ai pas besoin moi. »

Dans le salon au loin la Poppie gazouille un truc à son dino, une chaussette rose dans la main.

Adossé à l'îlot de la cuisine, une jambe repliée sous la fesse, interrompant pour l'occasion la narration de ses exploits imaginaires avec un bébé kangourou, mon Tibouille.
Pose son regard tranquille sur le biberon que j'entreprends de laver.
Zen.
Je suis restée le goupillon en suspend. Interdite. Figée et incrédule.
« T'es sûr chaton? »
La mousse bullant sur la tétine dans le fond de l'évier. Plop.
« Ho non, z'ai bien bu moi tu sais, n'ai plus soif. »
Evidence.

Il s'est endormi à mes côtés, sa sœur goulûment pendue à mon sein, sans biberonner le sacro saint bap du soir.
Et je suis là.
A écouter son souffle serein.
Et je suis là.
Avec mes souvenirs par centaine.

J'étais pas prête quand t'es arrivé, chaud lisse et doux, glissant hors de mon ventre au terme de 9 minuscules petits mois de rien du tout et d'un enfantement digne d'une guerre des tranchées.
J'étais pas prête quand je t'ai bercé des nuits et des nuits durant, quand j'ai bravé les nuits blanches, les injonctions, les « dans son lit ».
J'étais pas prête quand t'as eu ton premier rhume; paniquée, affolée, suspendue à chaque toux, chaque évolution des chiffres sur l'écran du thermomètre.
J'étais pas prête quand tu as klaxonné ton premier« mama! », juché sur ta chaise haute, tendant dans ma direction une rondelle de pomme granny smith découpée avec amour, le regard plein de paillettes.
J'étais pas prête quand, encore chancelant, pas tout à fait d'équerre mais déterminé et confiant tu t'es mis à avancer sur tes deux jambes, un sourire à ravir les anges collé sous les bouclettes.
J'étais pas prête quand t'as foncé dans l'océan sous un soleil brillant, un beau jour de juillet, droit devant, fendant l'écume de ton bidon rond, mains bien à plat sur la surface de l'eau éclaboussant le monde autour de ton rire et de ta joie.
J'étais pas prête quand t'as soufflé ta première bougie. Ni ta deuxième, ni ta troisième.
J'étais pas prête quand t'as su faire de la draisienne, puis de la trottinette, puis du vélo sans les petites roulettes.
J'étais pas prête quand tu m'as raconté ta première blague, ponctuant la chute d'un éclat de rire à faire fondre la banquise plus fort que le réchauffement climatique.
J'étais pas prête ta première nuit loin de moi « T'inquète pas maman, je rev'eins très vite! ».
J'étais pas prête quand tu m'as caressé le dos en me disant que t'étais là pour moi.

J'étais pas prête.
T'as défoncé les murs autour de mon monde confortable, tout petit bulldozer de 3,860kg.
T'as fait valser mes certitudes.
T'as fait voler mes habitudes, dégagé mes chevilles des chaines qui les entravaient.
T'as éclaté le prisme de mes vérités, de mes arrangements , de mes petites bidouilles d'entre soi.

Prends toi ça.

Depuis que t'es né j'ai le vertige.

Je tangue et je titube comme une ombre saoule dans ta lumière.
Je prends de plein fouet tout ce que tu vibres de vie.
Je ramasse par brassées les roses qui éclosent sous chacun de tes pas.
T'as braqué ton regard plein de pourquoi sur mes incohérences, mes violences, mes blessures sans défense

Je valse en deux temps dans le fracas des éclats des bombes émotionnelles que tu déposes, en prose. Ça explose.
Tu m'as faite colosse aux pieds d'argile et je suis tombée.
Tu m'as faite mère.
Et je t'ai aimé .
J'étais pas prête mon bébé, je ne le suis jamais.


J'suis jamais prête, j'suis prête à tout.



Sam', mère dépassée.