Précieux bordel

10/03/2019

C'est fou ce que ça colle de bordel un môme... y'en a partout.

Sans rire, tu descends un beau matin avec ta Poppie sous le bras, les jambes enroulées autour de tes côtes, une main trifouillant dans ton décolleté en clamant « tété t'aime maman », (comme si la dernière séance de tétou ne remontait pas à 3'24) et le Bouture (pas encore tout à fait à neutron) sur les talons: « c'est moi le premier en bas maman, on fait la course?!?! Ouèèèèèèèèèèèèè!! »  (dans ton tympan tout neuf du matin, tout fragile, tout vulnérable). 

Dans un salon rangé.

Sourire de satisfaction dans le fouillis de rides et de cernes qui se sont lancés à l'assaut de ton visage de naguère il y a quelques années. Tu savoures le fruit de ton dur labeur de la veille. (Ne t'égares pas à ramener le truc en heures brutes, ça va piquer sec malheureuse! Trop tard...: hier c'était... il ya 9h. je t'avais prévenue)

Soupire de désillusion pré-apocalyptique.
Tu poses la Poppie qui se déventouse: « Pop' ».

Tu fourrages dans les bouclettes facétieuses du Bouture: « AaaayEUh! Mais MAMAN! » (Terribleufor, seules les initiées comprendront).

Galopades enthousiastes.
Tu te penches pour ouvrir le frigo en quête du lait de soja et de la confiture de fraise .
Le premier BOUM retenti, tu te tasses un peu devant le grand polaire artificiel.
Puis le son caractéristique de la caisse de petits trucs en plastoc' qu'on déverse et qui ricochent sur le sol en pin parvient à ton oreille avertie, tu plisses les yeux dans la lumière crue de la loupiote en haut à droite.

Tu sais que ça va faire mal. Dans ton dos ça rigole, ça piaille, c'est plein de vie.

Tu sais pas combien de temps il se passe, mais tu te retournes armée de sucre et de jus végétal et les kaplas ont traversé l'espace de jeu, super Dino fait de l'accrobranche sur ta table basse, les feutres ont décoré le parquet et y'a des miettes (mais des miettes de quoi bon sang?!) sut le tapis-fraichement-aspiré.

Et c'est parti pour la journée.
Soupir.

En vrai ce foutoir, ce bronx, ce désordre perpétuel me rend dingue.
Je me sens submergée, envahie, dépassée. J'ai plus d'espace d'harmonie dans la pièce de vie et c'est quelque chose comme étouffant.

Dur à vivre quand c'est la permanence et que la fatigue stade 7254 m'embrume le cerveau, rend toutes les chose compliquées et difficiles, y compris la simple projection de les réaliser.
Ranger l'innénarrable pucier de mes loukoums adorés environ 15 fois par jour pour un résultat frôlant le contre productif: c'est frustrant. Extrêmement frustrant. Horriblement frustrant.

Gniiiiii.
Y'a bien une salle de jeu, enfin je dis une salle de jeu.

Une pièce dont le sol est jonché du contenu des caisses que j'avais passé des heures entières à trier et à ranger. Y'a genre un mois.
Depuis je maintiens la porte fermée, et quand par hasard elle est ouverte, je détourne le regard. Ca s'appelle choisir ses combats.

En plus elle est à l'étage et le Bouture téméraire mais pas courageux en phase « j'ai-peur-du-fantôme-maman, et-qu'est-ce-que-tu-lui-fais-au-fantôme-s'il-veut-venir-me-embêter-dis-est-ce-que-je-pourra-le-casser-comme-ça-avec-ma-tronçonneuse, TCHAK TCHAK, maman-haha, je-suis-le-plus-fort, maman-dis-est-ce-que-tu-veux-bien-aller-me-chercher-mon-camion-de-pompier-petite-maman-d'amour-moi-j'ai-peur? » n'est pas trop raccord avec l'idée de jouer la haut. Genre sans moi.

Il est décourageant ce bordel et je braille souvent que je vais y laisser ma santé. 'j'en-fais-des-traumatisés'

Il est précieux ce bordel.

Y'a tant de choses qui ont changées dans la vie des loukoums.
Ils ont deux maisons à présent.
Et avec mon grand-tout-petit on coche les week ends chez papa sur un calendrier.
Quand on a perdu une chaussette on se dit quelle a prolongé le week end, qu'on la retrouvera dans 15 jours.
15 jours temps plein, avec une maman du soir au matin, du matin au soir.
Une maman encore plus fatiguée qu'avant et pleine de soucis. 

"Maman un soucis c'est comme une petit bête qui vient pour te embêter? Là, dans ta tête? Pauvre maman.."

Qui crie beaucoup. Qui s'excuse 3 fois plus.
Il y en a eu des choses pas chouettes à vivre, pour deux petits bouts à qui on apprend que dire quand ça va pas c'est bien, le dire calmement c'est mieux.
Leur père et moi avons illustré le concept de contre exemple avec brio. Maintenant faut réparer.

Je m'y emploie, pas bien raccord avec mes voeux du soir, ma tête entre la leur, chacune d'un côté. Leur respiration toute douce dans la chaleur des draps et en silence une larme qui roule, salée.

Je ne promets plus que je vais pas crier, je ne fais jamais de promesses que je ne peux pas tenir. Mais je promets d'essayer de faire mieux.
Je chuchote encore une fois comme je les aime, comme ils sont précieux.
Comme cette vie avec eux c'est vrai que c'est du boulot mais c'est de l'amour pur et dur et de la force pour trois que que ça j'aurais jamais cru.
Il est pas mal du tout notre petit trio, on prend nos marques, on se choppe des routines sympas qui se désinstallent et se créent aussi vite qu'ils grandissent.
On se ré-approprie des moments qu'on croyait perdus.
On vole des sourires au gris du ciel, on s'en fous nous on s'aime.
Alors quand ils partent, je range. Je savoure.
Le calme, le silence. L'ordre.
Je m'allonge dans le canapé dont les coussins ne servent pas à faire dormir le micro, ou caler un livre-rampe de décollage pour avion.
Tout est statique.

C'est presque trop.
Alors je sors doucement la ferme en plastique. Je réinstalle les petits personnages à l'identique de ce qu'ils ont laissé en quittant la maison.
Je repasse la bande son. Les rires, les cris, mon exaspération.

Un jour ils s'en iront, pour de bon.

Il est éphémère ce bordel.

Il est précieux ce bordel.



Sam', mère dépassée.