Profite...

17/01/2018

Je suis au grenier de la grange, la Poppy endormie sur le dos, il fait froid aujourd'hui, alors j'y suis accompagnée du petit nuage de vapeur que fait ma respiration devant mon nez glacé, dans la lumière crue qui tombe direct des lucarnes.
Y'a de la poussière, pas mal de crottes de souris, du bordel aussi, beaucoup, et tout ces cartons à trier histoire de pas déménager des trucs à jailler.

Je pousse un soupir résigné, l'oeil morne et je m'attaque à un gros un carton de vêtements .
« Fringues Dadulle 12/18mois » y'a écrit dessus au marqueur noir.

Je soulève le dernier rabat et sa vue me cueille comme un uppercut en plein coeur.
Je glisse un doigt hésitant sur le tissus bleu de ce pyjama cow-by bleu, l'ébauche d'un sourire ému sur les lèvres, l'esquisse d'un sanglot nostalgique dans la gorge.
Quelques larmes perlent, les souvenirs m'assaillent. Je ris et je pleure, doucement pour ne pas réveiller ma Poppy qui dort.
Mon tout petit cow boy.
Il est en bàs, je l'entend piailler des trucs à son père de sa voix de petit garçon haut perchée. Car c'est bel et bien un petit garçon à présent. Comment est ce possible? Comment a t il pu tellement grandir?
On m'avait bien dit que ça passait vite, on m'en a rebattu les oreilles même.

Ce fameux « Profite! Tu sais ça passe vite » entre deux séries de nuits merdiques et de crises XYZ, alors que tu as l'idée saugrenue de te plaindre de ta fatigue. « Profite, ça passe vite! »... toi tu roules des yeux aux ciel et tu ramasses les miettes dans le canapé en maugréant.
Merde... j'ai rien vu passer.

Pourtant j'y étais, sur le pont, jour après jour.

J'ai écarquillé les yeux et le coeur comme une furieuse, l'âme gavée d'amour. Un demi million fois au moins, pour graver un rire, une expression, un geste. Pour conserver intacte l'image de son profil endormi, de ses petites mains saisissant un trésor avec ravissement, de ses cuisses dodues bouffées de bisous, de son regard franc et plein de soleil. Et c'était il y'a mille an. Et c'était hier.
Où c'est passé tout ça?

J'étais pas préparée! Ho!

Pause, rembobine et on recommence! J'ai du louper tellement de trucs... mon bébé doux, mon si petit, que tu as grandit...
Personne ne peut te préparer à un truc pareil, personne ne pourra jamais te préparer à mettre au monde un nourrisson de quelques kilos et qui un beau matin vient te tirer du lit en t'expliquant qu'il a rêvé de la « t'ottinette de mayaine, et y'avait un gros rena' éééénorme. N'aime pas les caunemards moi! Maman, un bap stoplai ». 

Paye ton cheveux droit et enfile un peignoir, la journée commence.

Je veux dire, on pourra te décliner sur tous les tons que chaque jour c'est un cadeau, que ces petits machins là ça te chope une taille de pompe en deux semaines, que d'un coup ça s'assied tout seul et que le jour d'après ça t'empile des cubes comme un rien alors que y'a deux secondes ça rampait en râlant après un jouet.
On te le dira bien sûr, on a toutes croisé une maman de « grands enfants » qui le temps d'un regard sur notre merveille taille XXS se paye une plongée en nostalgie, l'oeil humide et nous gratifie du fameux « Profitez, ça passe tellement vite ».
Mais quand on y est dans la course au quotidien, repas, ménage, siestes, balades, couches, bibs ou tétées, soucis... La vie en sommes quoi; ben on peut être amenées à oublier que, effectivement, ça passe vite.
Alors tu vois je regrette pas une demie seconde les soirées déclinées, les sorties adaptées/écourtées, le ménage un peu à l'arrache, les mille trucs que je voudrais faire et que je ferai « plus tard ».
Demain mes cartons de scrap ils seront toujours au grenier, mes bouquins dans la bibli, les magasins de tissus vendront toujours du tissus et je saurai toujours coudre. Demain, on aura toujours un ou deux potes pour nous proposer un verre à la fraîche les soirs d'été, une sortie ciné les après midi d'hiver...

Quand on sera seuls, nos grands enfants ailleurs, chez un pote, une amoureuse ou cloitrés dans leur chambre « prière de ne pas déranger »...
Aujourd'hui leur monde c'est celui qu'on leur offre, c'est celui qu'on leur fait.

Alors je vais continuer à décliner les invitations tardives, à me brûler la rétine à la chaleur de leurs rires, à les serrer fort contre moi aussi longtemps que ça leur ira.

Tu sais, faut profiter; ça passe tellement vite.



Sam', mère dépassée.