Tu seras mère, ma fille...

01/01/2019

Tu soulèves ton t shirt rayé, celui avec un œil ouvert et l'autre fermé, peints en noir sur fond rose poudré.

Ta petite main potelée s'applique à retenir le tissus tandis que tu plaques d'un geste énergique la tête en plastique de ton poupon contre ton torse plat de bambine.

Ta bouche en bouton de rose mime le bruit d'un glouglou, tes yeux pétillent, nos regards se croisent et tu me souris, de toutes tes dents de lait.

Dire qu'un jour tu seras mère, ma fille.

Tu donnes la tétée a ton poupon en fredonnant un air qui t'appartient. Merveilleux.

Dans mon bide ça fait un truc, je sens que l'émotion m'empoigne le cœur, le tord un peu, je déglutis et je dépose un baiser ému sur le haut de ta tête, petits cheveux blonds emmêlés, ton odeur de bébé.

Quelle mère seras tu, ma fille?

Fin de la tétée, geste malhabile et concentré, tu tires ton t-shirt à rayures, glues un baiser sonore sur l'oreille du jouet, le fourres dans sa poussette que tu promènes partout dans la maison depuis que ta tante te l'a offerte à noël.

Avec le poupon. Une tétine et un biberon.

J'ai immédiatement subtilisé la tétine, fait disparaître peu après le biberon et je suis en train de confectionner un porte bébé pour remplacer très vite la poussette.

Tu seras maternante, ma fille.

Je me sens un peu glissante sur ce coup là. Ça te plaît tellement de balader ton poupon dans sa poussette rose. Quelle application tu mets à la diriger, quelle concentration quand tu y colles la poupée avec une rudesse non dénuée de tendresse, quel... « naturel » cela a été que d'utiliser cet engin, pourtant étranger à notre quotidien.

Et comme ça me tord les tripes.

Celle que j'ai achetée pour ton frère le prix de deux tiers d'un smic a servi 5 fois et depuis elle prend la poussière tranquillement sous une housse en plastique dans le grenier.

Je ne vous ai jamais trimballés qu'en sling, prefo, fly tai.

Et si ton grand frère a essuyé les plâtres de mon ignorance crasse en matière d'allaitement et en a  été privé, toi tu n'as connu et ne connais que mon sein.

Nous dormons ensemble nuits et siestes depuis ton premier jour.

Et tu n'as pas quitté mon ventre et mes bras durant le quatrième trimestre. Continuum.

Bref, je te materne. Et je ne t'imagine pas faire autrement avec tes propres enfants.

Et ça me fait tout drôle de penser comme ça.

D'avoir eu les larmes aux yeux quand je t'ai vu serrer le jouet contre ton ventre le 25 décembre et tenter de lui enfoncer le biberon dans la bouche.

C'est un vertige qui ma saisi.

Je ne veux pas que tu penses que c'est ça la normalité. Que c'est commeca qu'on s'occupe de son bébé.

Je ne veux pas que tu traverses ce que j'ai traversé, l'enfer des premiers mois avec ton frère. Le gâchis, les ratages, les mois volés, le lien cassé.

Si au moins ça doit avoir du sens d'avoir enduré cela, alors que ça soit pour t'épargner à toi les affres indicibles de la maternité comme une inconnue, d'être soi sans se reconnaître et d'être perdue, de ne pas oser toucher son propre bébé, de penser qu'à chaque geste on va l'abîmer.

De le regarder pleurer, paralysée. Incapable de le prendre, de le bercer, de le consoler. Odeur, peau chaleur.

Vidée.

Hébétée. Maladroite, à côté de la plaque.

Je veux que tu saches écouter ton instinct, que tu connaisses ta force de mère, animale, primale. Je veux que ça soit ton sein, tes bras et ta peau la normalité du monde pour les bébés que tu voudras porter .

Je veux que la détresse ne soit jamais ton fardeau de toute jeune mère qui vient d'enfanter.

Je veux que tu sois une mère sereine ma fille.

Je sais que tout cela parle de moi. Que même si au delà il y'a des convictions puissantes et sensées nourries de lectures et d'expériences, il y a la louve blessée qui hurle encore ses douleurs à vif.

Il va falloir que je sois vigilante. Avec nous.

Ne pas transformer ce en quoi je crois et qu'il m'est donné de vivre de plus merveilleux avec toi devenir une injonction à la quelle tu n'auras de cesse de te soustraire pour affirmer ton libre arbitre.

Au détriment de tes bébés. De ta maternité.

Je dois garder en tête que tu es une liberté qui choisi.

Tu seras une mère libre ma fille.

Je vais coudre le porte bébé.... et laisser la poussette à côté.



Sam', mère bouleversée...